• Nouvelle II : Le sablier inversé

     

    Le sablier inversé

     

    Une porte s’ouvre, une jeune fille sort ; un coup d’œil à l’intérieur, elle lance au vendeur un sourire radieux.

    « - Encore merci pour l’horloge, monsieur !

    - C’est le moins que je puisse faire, Lucille ; tu viens tellement souvent, après tout… »

    Elle acquiesce, laisse la porte se refermer lentement, et s’éloigne, serrant tout contre son cœur la petite horloge à l’air faussement ancien, avec ses arabesques de bois et son cadran de plastique. Son visage prend un aspect étrange, perdu entre une espèce de joie naïve et une mélancolie infinie. La devanture s’éloigne de plus en plus alors qu’elle marche, les yeux dans le vague.

     

    Crois-tu vraiment à la réussite, cette fois-ci ? Vraiment ? Tu y crois encore ? Tu pensais la même chose hier, avant hier ; demain tu t’aveugleras tout autant ; ne serait-il pas temps que tu ouvres les yeux ? Peut-être ? Non ? Et pourquoi donc ? L’espoir, hein ? Ce ne serait pas un peu futile, des fois, de continuer après des années à s’accrocher à des chimères  ? Tu t’en fiches… ? Tu t’entêtes… Et bien, soit ; on verra quand tu auras encore échoué…

     

    Elle semble errer entre les rues, sans but précis. S’arrête devant une vitrine, regarde un passant, contourne un pâté de maison, attend que le feu passe au vert, traverse un boulevard. Les ruelles s’enchaînent, des arbres s’esquissent au tournant, s’effacent deux pas plus loin ; les immeubles changent sans cesse de forme, grands, immenses, élégants, rabougris, délabrés, fissurés…

     

    Oh ! Attends ! Ne me dis pas que tu penses être capable de m’échapper… C’était donc là ton but ? Action bien veine que voilà ! Ce n’est pas de l’espoir, c’est juste de la folie…

     

    Elle ralentit, s’arrête devant une porte, tape un code. Elle ne tient plus son horloge que d’une main, les doigts crispés autour d’un des pieds, crispés au point que ses articulations blanchissent. Elle entre, lève la tête, la secoue, et, les lèvres pincées, commence l’ascension des marches.

     

    Dans l’autre sens… ? En quoi fuir par l’autre côté pourrait te permettre de me distancer … ? Tu oublies que le chemin n’a qu’un seul et unique sens. Nager à contre courant ne t’est pas accessible. Tu crois vraiment que si ? Et si tu n’y arrives jamais, que feras-tu ? Surtout que la fin se rapproche…

     

    Elle se faufile à l’intérieur d’un appartement, éclairé, les fenêtres entrouvertes, un pot de fleur sur le balcon. Deux jeunes hommes sont penchés sur un ordinateur, l’un tape, l’autre relit. Le plus proche se lève à son entrée.

    « Eh ! Sœurette ! Alors, tes courses… ? Fais voir… Encore une horloge ! Mais tu les collectionnes ma parole ! Ou tu les perds toutes… Tu n’en avais pas déjà acheté une, hier ?

    - Si, si… Mais elle s’est cassée… enfin je crois… Et celle-là me plaisait…

    - C’est curieux… Tu es sûre de ne pas t’être fait arnaquer ? Surtout que… Attends, fais voir… les aiguilles tournent dans le mauvais sens, là, sur ton horloge… »

    Lucille observe le cadran quelques secondes ; ses trais dessinent la surprise.

    « Ah, tiens, c’est vrai… Je n’avais pas remarqué… »

    L’autre s’approche, tapote la mécanique déréglée.

    « Tu devrais aller te faire immédiatement rembourser. Vraiment, les magasins de nos jours… !

    - Oh non, ce n’est pas grave, vraiment… Je l’aime beaucoup comme ça… Désolée, mais…enfin, excusez-moi, j’ai à faire !

    - Eh ! Mais c’est de l’argent que tu jettes en agissant ainsi… eh, attends ! »

    Le frère l’arrête, lui montre le ciel qui s’assombrit.

    « Laisse-là donc… ce n’est pas dramatique, si ma sœur perd toutes ses économies en horloges défectueuses. De toute façon, il fait déjà nuit, alors… »

    Ils se concertent, rient quelques minutes, s’en retournent à leur texte.

     

    Et maintenant, que vas-tu faire ? Tu crois toujours que l’autre sens marchera …? Si ? Non ? Tu commences à douter ? C’est normal, l’heure de vérité approche… C’est la peur de l’échec, que veux-tu… Enfin, tu vas échouer, voilà qui est évident ; c’était joué dès avant que tu n’ais seulement l’idée de relancer tes dés. Maintenant, tu t’angoisses, tu t’inquiètes ; mais quelle importance ? Je n’ai que faire de tes états d’âme, ne crois pas qu’ils m’empêcheront de te rattraper…

     

    Elle pose doucement l’horloge sur sa table de chevet, à un emplacement vide d’objet et de poussière. Un globe de taille moyenne la cache des regards extérieurs, on ne peut l’observer que depuis le lit. Lucille tourne quelques instants dans la chambre, puis s’assit au bureau. Elle saisit un pinceau, étale une feuille de papier fin, sort une pierre à encre, dispose le tout, fabrique consciencieusement une encre noire, épaisse. Elle reprend le pinceau, le mouille un peu, en trempe la pointe dans l’ébène, étale les poiles en bas de la feuille, trace une courbe d’un mouvement vif et large. Recommence, ajoute les tiges, soupire et repose le pinceau. Elle écarte la feuille, laisse les orchidées sans fleur, inachevées. Elle recommence, essaie les chrysanthèmes, dessine les étamines, commence les pétales, s’arrête.

     

    Rien… les aiguilles à l’envers… Etrange, non ? Tu ne trouves pas ? Et pourtant… De toute façon, à quoi bon ? Les fleurs elles-même ne font guère exception ; comme pour toutes choses, je les suis, je les poursuis. Inexorablement, je les rattrape…

     

    Elle ouvre un livre, le feuillette, lance un regard inquiet, inquisiteur, vers l’horloge cachée, referme l’ouvrage. Se penche vers un casse-tête couché sur l’étagère, le manipule, tente une combine, échoue, le lâche. Se retourne, ouvre son sac d’école, relit une page de cours, souligne une phrase, range le cahier, observe la couverture du livre d’histoire, soupire, se relève, reprend un livre, le repose sans même l’avoir ouvert. Met un peu de musique. Soupire encore. Eteint la musique, met une autre chanson… Eteint de nouveau.

     

    Ta façon d’empêcher l’inévitable est des plus curieuses… Tout faire pour n’avoir rien fait au final… Un peu triste, un peu dommage quand on y repense, non ? Passer sa vie à courir sans savoir pourquoi… A moins que tu n’en connaisses la raison, et que ce ne soit cette simple réponse qui te presse tant… Le but ignoré qui s’échappe dès qu’on le frôle…

     

    Elle se saisit de l’horloge, observe le cours inversé du temps, l’aiguille des heures qui s’approche du douze en passant par le un. Une demi-heure avant minuit, avant l’heure zéro, l’heure où tout recommence… Elle fronce les sourcils, reprend le livre avec entêtement, s’allonge sur le lit, ouvre directement au milieu, lit en sautant tout ou partie des paragraphes, ne retient qu’une vague idée du tout, juste deux-trois mots qui reviennent : continent, englouti… La nuit a recouvert la ville depuis longtemps, les rues restent éclairées malgré tout. Ses paupières se ferment, le livre tombe, elle s’endort. Il est minuit à l’horloge déréglée.

     

    Tu vois, tu as échoué…Comment ça, pas encore ? Me crois-tu aveugle ? Ne t’ai-je pas déjà dit que rien ni personne ne m’échappe, que ce soit un homme, une fleur, une pluie, un éphémère ? Nul ne peut me contrôler, et certainement pas toi. Les secondes, les minutes, les heures, les jours, les années, les vies s’égrènent et tu continues à chercher la réponse qui n’existe pas, à poursuivre tes chimères… Mais que penses-tu donc ? Tu sais pourtant bien que les morts eux-même ne peuvent ralentir et s’arrêter au bord de la route…

     

    C’était un peu éthéré, un peu flou, pourtant terriblement précis : les couleurs vives, les sons nombreux et distincts, les formes détaillées… C’était juste les contours ; tout semblait n’avoir ni fin ni début.

    C’était un chemin. Une route. Une voie. Tout autour n’était qu’un brouillard mouvant et vide. Du néant. Seule existait la voie, le reste n’était pas, n’avait ni consistance, ni vie.

    Tout allait dans un sens, vers l’avant, rien ne se détournait du chemin, rien ne faisait demi-tour, rien ne s’arrêtait, tout avançait, sans jamais trouver la fin de la route. Du néant mouvant émergeaient des nappes de brumes, et brusquement, des hommes, des poussières, des fleurs, des pierres, des rêves, des étoiles, des univers s’éteignaient, disparaissaient, mourraient.

    La voie s’étiola ; un immense sablier apparut ; la terre tassée devint une gigantesque dune de sable doré, une dune prisonnière du verre et un sablier dont le sable s’écoulait vers le ciel. Un continent luxuriant, florissant, étouffait sous l’afflux constant de sable ; très vite il n’en resta plus rien.

    Puis tout s’effaça, plus de verre, de continent, de sablier ; juste elle, assise, du sable dans les mains. Quelqu’un la regardait, la suppliait, essayait désespérément de se dépêtrer du sable qui s’amoncelait tout autour de lui. Elle tentait d’empêcher le sable de lui glisser entre les doigts, mais le flot continuait, régulier, inexorable, incontrôlable. L’humain cria, avala du sable ; elle pleurait, il s’étrangla, tomba, disparut, involontairement tué.

     

    Echoué, te dis-je, tu as échoué ! Accepte la vérité quand elle se présente à toi ! Ne t’aveugle donc pas ! Enfin, peut-être la réalité est-elle trop dure pour toi… Après tout, la faute ne vient que de toi, de toi et uniquement de toi. Et tu le sais. La faute à tes fols espoirs, la faute à tes chimères, à tes illusions…

    Quoi qu’au bout de compte, l’inverse n’eut rien changé… Tu vois bien que nul ne m’échappe… Je ne devrais pas même essayer de te convaincre ; s’écarter du chemin ne mène qu’à la perte, qu’à l’oubli… Tu le nies, mais tu le sais ; en vérité, la voie unique t’emplit de terreur… La vie, la mort, la fin, l’oublie, tu les crains, tu les évites, tu les fuis. Alors tu t’aveugles. Toujours, encore, à jamais…

     

    Elle ouvre les yeux. C’est le matin, le soleil commence à poindre. Elle baille, s’étire, doute, vérifie, se retourne, réalise ; la nuit s’en va de nouveau. Son regard erre au travers de la pièce, s’arrête sur le globe, descend un peu.

    « - Tu vois bien, j’avais raison, ça n’a pas marché… »

    Elle fixe le rectangle dénué de poussière, sur la table de chevet. Il n’y a plus d’horloge.


  • Commentaires

    1
    Dimanche 1er Juin 2014 à 12:54

    Un style narratif différent de la première nouvelle un peu dans la forme. J'ai trouvé ça intéressant encore une fois. Et encore une fois, c'était une jolie nouvelle bien écrite ^^

    2
    Dimanche 1er Juin 2014 à 13:04

    Merci :)

    Oui, j'avais voulu essayer quelques choses de totalement différent. La nouvelle n'est pas trop incompréhensible ?

    3
    Dimanche 1er Juin 2014 à 13:07

    Non non ^^
    Au début c'est vrai qu'on est un peu paumé, mais ça s'éclaircit à la fin :)

    4
    Dimanche 1er Juin 2014 à 13:09

    Ah bon. Pourtant il m'avait semblé que c'était justement la fin qui était difficile à comprendre ^^

    5
    Dimanche 1er Juin 2014 à 13:21

    Et bah c'est le contraire xD

    6
    Dimanche 1er Juin 2014 à 13:32

    Je ne m'y attendais pas x)

    7
    Dimanche 1er Juin 2014 à 17:50

    Whaou ! Quelle histoire ! Elle se laisse bien lire jusqu'au bout ! Bravo

    8
    Dimanche 1er Juin 2014 à 18:04

    Merci !

    9
    Mardi 3 Juin 2014 à 18:32

      J'adore ! C'est le genre d'histoire qui fait réfléchir...J'aime bien le "personnage" du Temps, je trouve qu'il reflète bien sa toute puissance....Enfin, j'adore ! Même si c'est vrai que la fin n'est pas très sûre, même si on en a une idée générale.

    10
    Mardi 3 Juin 2014 à 18:38

    Merci ! Oui, le but de l'histoire était un peu d'obliger les lecteurs à se triturer les neurones :)

    Le vrai problème, c'est que je ne sais pas moi-même ce qu'elle veut dire, cette fin.

    11
    Mardi 3 Juin 2014 à 18:51

    Aha, comme quoi, même toi elle te fait te triturer les neurones ! (Tu es enfaite une pauvre mortelle, comme nous tous ici bas ! Je vais le dire à tout le monde :x)

    12
    Mardi 3 Juin 2014 à 19:03

    (Mais non, voyons, je suis une immortelle qui vit sur Io. Comment oses-tu me prendre pour une simple mortelle ?)

    13
    Vendredi 28 Août 2015 à 15:20

    C'est intéressant mais j'avoue ne pas avoir tout compris à la fin ^^'. Qui est cette "voix off" et quel est le destin de cette fille auquel elle veut échapper ?

    Elwin

    14
    Vendredi 28 Août 2015 à 17:09

    En fait je ne le sais pas moi-même, c'est bien là tout le problème ^^ Tu peux considérer que la voie est soit elle-même, soit le temps. Ou encore autre chose. Et le destin auquel elle veut échapper, c'est tout simplement le temps qui passe ^^

    Pour ce qui est de la fin, j'ai écrit une version alternative, où l'horloge ne disparait pas, mais où c'est elle qui la jette par le fenêtre. Mais j'ai préféré mettre la première version sur le blog ^^

    15
    Samedi 29 Août 2015 à 11:06

    Ah oui la deuxième version est aussi intéressante mais c'est vrai que la première est plus mystérieuse...! ^^

    Elwin

    16
    Samedi 29 Août 2015 à 11:44

    Oui, c'est sûr ^^

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